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Le problème de la table de cuisine : pourquoi j'ai codé une app pour les dessins d'enfants

Ma table de cuisine a disparu sous les dessins de mes fils. Impossible de les jeter, impossible de vivre comme ça. Alors j'ai codé une app. Voici l'histoire.

La pile sur la table de cuisine

Ça a commencé avec de la peinture à tempera sur du papier d’imprimante.

Mes deux fils rentrent de la crèche chaque après-midi avec des dessins. Des animaux, des fusées, des autoportraits où tout le monde a sept doigts. Tout ça s’empile sur la table de cuisine.

Un mardi, j’en ai compté trente-quatre. Impossible de les jeter. Impossible de continuer comme ça non plus. C’est comme ça que j’ai fini par créer une app pour les dessins d’enfants.

Pas de business plan. Pas d’étude de marché. Juste une pile de dessins et une mauvaise conscience.

Mon fils de 4 ans avait écrit son prénom sur un de ces dessins pour la première fois. Le petit avait dessiné quelque chose qu’il appelait « le grand bleu », qui était, effectivement, grand et bleu.

Ces choses-là comptent.

Mais j’avais aussi besoin de la table pour le souper.

Tout ce que j’ai essayé avant de coder

J’ai d’abord tenté les solutions évidentes.

Les photos sur le téléphone. Elles se retrouvent dans la pellicule entre les tickets de caisse et les captures d’écran des horaires CFF. Essaie de retrouver un dessin précis six mois plus tard.

J’ai créé un dossier « Dessins des enfants ». Puis un autre, « Dessins 2024 ». Puis un troisième, « À trier plus tard ». Je n’ai jamais trié plus tard.

J’ai acheté un classeur avec des pochettes plastiques. Il était plein en deux mois. Il vit maintenant à la cave, où l’humidité zurichoise et la peinture à tempera forment lentement une colonie de moisissure.

J’ai aussi essayé de les scanner. Le scanner capte chaque miette, chaque pli du papier. Les résultats n’étaient pas meilleurs qu’une photo, et c’était dix fois plus lent.

Ma femme a proposé un système. J’en ai testé un. J’ai même écrit sur ce qui marche et ce qui ne marche pas. Mais tous les systèmes s’effondrent quand tu es le genre de personne qui laisse des tasses de café sur le lavabo de la salle de bain.

L’app par accident

Voici ce qui a changé.

J’ai pris une photo d’un dessin sur la table de cuisine. Le dessin était super. La table, les miettes, le bord d’un verre de lait : beaucoup moins.

Je suis développeur. Alors j’ai écrit un script pour retirer la table. Juste le dessin, fond propre.

Ça marchait pour le crayon sur papier blanc. Pour l’aquarelle, c’était la catastrophe.

Les coups de pinceau d’un enfant de 4 ans débordent jusqu’au bord de la feuille. Le papier gondole. Les couleurs sont translucides. Obtenir une extraction propre d’une aquarelle m’a pris des mois. Le dessin d’un enfant est plus difficile à analyser pour un ordinateur qu’un scanner médical.

Personne ne te dit ça avant.

Mais une fois le fond retiré, j’ai eu le déclic. Le dessin avait sa place dans un livre. Pas sur une table de cuisine entre des miettes de pain et des Lego. Dans un vrai livre.

Alors j’ai continué à construire. Le script est devenu un prototype. Le prototype est devenu Scribbly.

Tu photographies le dessin. Le fond est supprimé automatiquement. Tu ajoutes le nom de l’enfant, son âge, peut-être une légende. Au fil du temps, tu construis une collection, organisée par enfant, triée par date.

Quand tu es prêt, tu transformes une année de dessins en livre photo imprimé. Vrai papier, couverture rigide, le genre d’objet que les grands-parents veulent vraiment avoir sur leur étagère.

C’est tout. Pas de cours de dessin par IA. Pas de fil d’actualité. Pas de gamification.

Ce que cette aventure m’a appris

Deux choses m’ont surpris.

Premièrement : la fenêtre se ferme. Les enfants dessinent sans arrêt entre 2 et 7 ou 8 ans. Ensuite ça ralentit. Vers 10 ans, la plupart ont arrêté. On a exploré la recherche derrière ce phénomène dans Pourquoi les enfants arrêtent de dessiner (et pourquoi c’est important).

Tu crois avoir des années devant toi pour t’organiser. Tu en as peut-être quatre bonnes.

Deuxièmement : la légende compte plus que le dessin lui-même. Un blob marron ne signifie rien dans dix ans. Un blob marron avec la mention « Papa au travail, par Luca, 4 ans » est quelque chose que tu garderas toujours.

Les métadonnées sont la mémoire. Qui a dessiné, quand, ce qu’il a dit que c’était. C’est la partie qu’on oublie en premier.

Mon aîné s’assoit parfois par terre avec une pile de ses anciens travaux et commente chaque page. « Ça c’est quand on est allé au zoo. Le truc violet c’est une girafe. Je sais, ça ressemble à une échelle. » Ce sont ces moments-là qu’on essaie de garder, au fond.

J’ai aussi appris qu’il existe deux types de parents. Ceux qui gardent tout et perdent le fil. Et ceux qui trient régulièrement et réalisent un jour qu’ils ont jeté quelque chose qui comptait.

Les deux culpabilisent. La culpabilité est la constante.

Où j’en suis

L’app est gratuite. Elle tourne sur iOS et sur le web. Tu ne paies que si tu commandes un livre imprimé.

C’est bootstrappé. Juste moi, depuis Zürich. Pas d’investisseurs, pas d’équipe de douze, pas de tournée presse.

Quelqu’un m’a demandé quel était mon avantage concurrentiel. J’ai répondu que je suis la seule personne assez têtue pour avoir construit ça.

Ce n’est pas une blague.

Pragmatisme suisse, j’imagine. Construire quelque chose qui fonctionne. Facturer un prix juste. Ne pas en faire des tonnes.

Si tu as des enfants qui dessinent et une table de cuisine sur laquelle tu aimerais manger à nouveau, ça vaut peut-être le coup d’y jeter un œil.

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